Développement de l’autonomie et du leadership des femmes pour la democratisation

Senegal: Une interview de Codou Bop avec la conseillère municipale Sokhna Mbaké

Published Date: 
Friday, November 14, 2014
Source: 
GREFELS

A 40 ans,  Sokhna Mbacké est conseillère municipale dans une des communes de la Région de Kaolack où se déroule le programme Paix et leadership de WELDD OC 2: (Peace & Security).

Située au centre-ouest du Sénégal, cette région est la troisième la plus importante du pays. Un peu plus de la majorité de sa population est constituée par les femmes (51,3%). Les jeunes de moins de 20 ans représentent 56,5% de la population totale. La société civile est y est très active et de nombreuses organisations de femmes se mobilisent pour l’amélioration des conditions de vie et des droits des femmes. Cette situation relativement favorable, comparée à celles des autres régions du pays a amené le GREFELS, qui est membre du Réseau WLUML, à créer un partenariat avec l’APROFES[1] une ONG féminine locale pour mener un programme visant le renforcement du leadership des femmes et des jeunes (femmes et hommes) et la consolidation de la paix et la sécurité.

Dans cet objectif, la Coordinatrice du GREFELS a saisi l’opportunité offerte par la tenue d’un atelier de formation en leadership et paix pour interviewer une jeune femme leader dont l’expérience peut servir de modèle pour les jeunes Sénégalaises et Africaines. Cette jeune femme s’appelle Sokhna Seynabou Mbacké ; elle devenue conseillère municipale à la suite des élections locales de juin 2014.

 

Codou Bop: Est il facile pour une femme de votre communauté de devenir une leader?

Sokhna Mbacké: J’ai toujours été intéressée par le mouvement associatif que j’ai rejoint à l’adolescence, à la fin des années 80. A cette époque, les plus grandes associations de Kaolack étaient l’APROFES qui a organisé cet atelier et une autre organisation qui encadraient les jeunes. Dans ma communauté, les parents refusaient de laisser les filles sortir ; aussi peu d’entre elles avaient l’opportunité de participer à la vie publique. Ma famille appartient à une importante confrérie musulmane du Sénégal et ma mère avait peur que je perde ma virginité en me mêlant aux garçons lors de nos activités communes. Elle aussi cherchait à me confiner dans la maison. Ceci me fait penser qu’au Sénégal, la famille constitue la première barrière que rencontrent les jeunes filles qui veulent s’exprimer et entrer dans la sphère publique.

Cependant avec l’aide de mon oncle qui, comme beaucoup de jeunes Sénégalais de l’époque, était influencé par la révolution chinoise, j’ai pu échapper à l’univers familial et entrer, dès l’adolescence, dans une organisation de jeunes.

Pendant toute ma jeunesse, j’ai baigné dans une ambiance de remise en cause, à la fois du contexte politique et social du pays, mais aussi  des traditions, surtout de la distribution des rôles entre hommes et femmes.  

Cette expérience dans le mouvement associatif a joué un rôle central dans la formation de mon leadership, ce qui m’a permis de devenir la Présidente du Réseau des jeunes filles leaders au niveau régional.

Codou Bop: Est-ce que votre expérience de leader a contribué à votre développement au niveau professionnel?

Sokhna Mbacké: J’ai commencé ma vie professionnelle en 1995 avec mon recrutement  par une ONG locale qui avait pour mission d’encadrer les jeunes. Mon travail consistait à sensibiliser les jeunes et de les former, notamment sur les questions relatives à la santé de la reproduction et au sida et à leurs droits reproductifs.

Grace à mes activités dans le mouvement associatif, j’ai pu contribuer à la création d’un leadership de jeunes dans toute la région. J’ai commencé à être invitée par les autres organisations de jeunes ou de femmes au niveau national. Comme je  devenais de plus en plus connue et que mon leadership s’affirmait visiblement, j’ai eu des problèmes avec le directeur de l’ONG pour laquelle je travaillais.  Il ne supportait pas cette situation. Il refusait de cautionner les initiatives que je prenais ou même tentait de prendre ma place quand j’étais invitée par une organisation nationale. Nos relations devenaient de plus en plus difficiles et j’ai fini par démissionner. J’étais très amère, car j’avais l’impression d’être comme un arbre dont les racines commencent à s’enfoncer profondément dans le sol pour donner, plus tard, beaucoup de fruits et à qui, tout d’un coup, on coupait toutes les branches.

Codou Bop: Vous avez été élue conseillère lors des dernière élections, mais par solidarité, vous faites partie du groupe de femmes qui ont déposé un recours en annulation des conseils qui n’ont pas respecté la loi sur la parité homme/femmes dans les tous les postes électifs. Qu’est ce qui s’est passé?

Sokhna Mbacké: Comme je militais dans un parti politique de gauche, j’ai continué à me mobiliser pour le renforcement du parti, car les élections locales de juin 2014 approchaient. Cette expérience a été très intéressante pour moi. En effet, plusieurs autres partis politiques nous ont approchés dans le but de former une coalition. Certes, notre parti cherche le pouvoir politique, mais nous voulons le faire dans le respect de certains principes, comme le refus de nous allier avec  quiconque avait participé à un des précédents régimes qui étaient tous corrompus et caractérisés par la mauvaise gestion de nos maigres ressources.  Avec cette exigence de transparence, nous nous sommes coalisés avec d’autres organisations de la société civile, parmi lesquelles une organisation féminine.

La campagne électorale était très dure ; je représentais mon parti dans la coalition. Les réunions avaient lieu la nuit et pouvaient durer jusqu’à 3h du matin. J’étais la seule femme et je participais aux réunions jusqu’à leur fin. Alors que les hommes n’avaient aucun problème quand ils rentraient si tard, c’était le contraire pour moi. Mon mari me soutenait. Tout au contraire, ma mère et beaucoup d’autres femmes me critiquaient, car elles disaient que la place d’une femme n’était pas dans les salles de réunion qui finissaient au petit matin.

Beaucoup de femmes étaient candidates à la mairie ou au conseil municipal. La loi sur la parité nous ouvrait cette possibilité et les femmes se battaient non seulement pour figurer sur la liste majoritaire ou proportionnelle,  mais aussi pour être tête de liste. En effet, tout candidat en tête de la liste devient maire, ce qui était l’ambition de beaucoup de femmes. A Kaolack, les femmes de plusieurs partis politiques, y compris notre coalition, avaient décidé de promouvoir la solidarité féminine, c'est-à-dire que si une femme, quelque soit son parti politique était bien placée, toutes les autres devaient la soutenir pour qu’elle soit sur la liste des candidats au poste de maire. J’étais moi-même sur la liste ainsi composée : si une femme, était première sur la liste, le deuxième était un homme, la 3e une femme, le 4e un homme et ainsi de suite. Notre liste a donc été parfaitement paritaire, avec le même nombre d’hommes que de femmes.

Après les élections, les élu-e-s hommes et femmes se sont retrouvés pour désigner les membres du Conseil municipal. Malheureusement, les manœuvres des hommes ont divisé les femmes qui ont été pratiquement obligées de respecter la discipline du parti en votant uniquement pour les membres de leurs partis. Le consensus pour le maintien de la solidarité entre les femmes a ainsi volé en éclats.

Dans notre coalition, une autre femme et moi avions l’ambition de devenir maires. Pour éviter toute division, j’ai opté pour la solidarité entre femmes ; je me suis retirée pour laisser ma camarade diriger la liste et les tentatives de division ont échoué. Mais malgré tous nos efforts, elle n’a pas été désignée, mais moi j’ai été élue comme conseillère municipale. Mon parti attend de moi que je joue un rôle d’alerte et de veille, c'est-à-dire que je fasse tout mon possible pour faire respecter notre accord en faveur une gouvernance démocratique. Dans le cas contraire, je devrai dénoncer toute mal gouvernance et, avec mon parti, informer et travailler avec la société civile pour changer les mauvaises pratiques à la mairie.

Je dois dire que beaucoup de partis n’ont pas accepté d’appliquer les règles de la parité et de donner, aux femmes, la chance de devenir maire ou conseillère municipale. Les femmes candidates se sont réunies pour décider de la suite à donner à l’évènement. Nous avons décidé de déposer un recours auprès de la Cour d’appel de Kaolack afin que les conseils non paritaires soient dissous. Mais, le jour choisi pour déposer le recours, seules deux femmes et moi-même sont venues.

Avec le mouvement féminin de Kaolack, surtout l’APROFES, nous avons organisé une grande mobilisation devant le tribunal de Kaolack. Toutes les femmes étaient habillées de blanc et portait un foulard rouge, symbole de leur colère.

En zone rurale où les femmes candidates avaient subi la même injustice, les femmes ont porté des foulards rouges, mais elles aussi ont attaché des rubans rouges aux cornes des moutons et des bœufs, au cou des ânes et même au cou des poulets. C’était leur façon de montrer leur colère.

La maire de la ville, une femme a pris un avocat pour amener le tribunal à refuser notre recours. Cette femme, qui est la Ministre de la Promotion de la femme dans l’actuel gouvernement du Sénégal a violé, de façon flagrante, les droits des femmes en payant un avocat pour obtenir le rejet, par la Cour, de notre recours. Elle eu gain de cause, certes, mais le fait que des femmes refusent l’ordre établi et déposent un recours a été un choc dans le monde politique de Kaolack, mais aussi dans tout le Sénégal. Car d’autres élues qui avaient été spoliées à Dakar et dans d’autres régions ont aussi déposé des recours.

Aujourd’hui, avec l’ensemble des candidates sénégalaises qui ont été spoliées, nous nous sommes adressées á la Cour suprême. Un comité  de soutien de la parité a été créé avec des femmes  de la société civile. Il fait signer des pétitions, organise des conférences de presse et prévoit des marches et des sit-in devant la Cour suprême. Nous sommes relativement optimistes, car la Cour suprême a ordonné la dissolution de tous les conseils municipaux de la région de Dakar et la réélection du maire et des conseillers, dans le respect de la loi sur la parité. Nous espérons que cette décision fera jurisprudence dans tout le pays et qu’enfin les femmes comme les hommes participeront à égalité dans la vie politique de ce pays.

Je dois dire que nos familles ont aussi vécu de durs moments. Nos familles et nous-mêmes avons reçu des menaces dans la rue ou à travers les medias. Ma mère était effrayée et me suppliait de me retirer du groupe qui avait déposé le recours ; j’ai bien sûr refusé.

Codou Bop: Vous venez de participer à un atelier de GREFELS/APROFES sur le leadership, la paix et la sécurité. Avez-vous acquis de nouvelles compétences et comment vous comptez vous les utiliser dans votre vie personnelle, votre communauté et votre travail de conseillère municipale?

Sokhna Mbacké: Je considère que le leadership est un processus qualitatif, que chaque expérience contribue à renforcer. Donc cet atelier a été très utile pour moi et les connaissances acquises devraient m’aider à mieux faire face aux différents défis que je dois affronter. Les deux femmes candidates qui avec moi, avaient déposé le recours à la Cour d’Appel participent aussi à ce présent atelier. Nous utiliserons les connaissances que nous venons d’acquérir pour renforcer nos droits politiques et consolider la mobilisation des femmes de la région.

S’il est vrai que dans ma vie familiale, mon mari et moi nous partageons la même vision de l’égalité entre hommes et femmes, je vis dans une  société conservatrice qui n’accepte pas notre style de vie. Étrangement, ce sont les femmes qui y sont le plus opposées : ma propre mère, mes belles-sœurs et même les femmes du quartier. Les gens ne peuvent pas comprendre que l’égalité puisse exister entre un mari et sa femme. Quand l’égalité existe, ils pensent que le mari est faible et qu’il est dominé par son épouse. Un jour, une femme qui nous rendait visite a trouvé mon mari en train de balayer la maison. Elle était surprise et fâchée ; elle m’a dit que mes enfants tourneraient mal à cause de la manière dont je traitais mon mari.

Je pense que l’atelier a aussi été très utile pour les femmes pauvres qui doivent passer beaucoup de temps à mener des activités génératrices de revenus pour l’entretien de leurs familles. L’atelier leur a donné confiance en elles et elles ne considèrent plus les femmes éduquées comme supérieures à elles. Je suis persuadée, qu’à la suite de la formation, elles renforceront leur présence dans les bureaux des comités de santé, dans ceux des associations de parents d’élèves et dans d’autres associations de leur communauté.

Tu a vu que des jeunes filles de moins de 20 ans ont aussi participé à l’atelier. Elles ont beaucoup appris, mais c’est surtout la première fois qu’elles mènent une activité avec des femmes qui ont l’âge de leur mère. Elles ont eu le courage de s’exprimer et quelque fois même tenir tête à ces femmes. Je pense qu’il faire beaucoup de formations pour ces très jeunes femmes afin qu’elles prennent la relève.

Interview réalisé par Codou Bop, Coordinatrice du GREFELS

Septembre 2014




[1] Association pour la Promotion de la Femme Sénégalaise

Issue: 
Participation publique et politique
Paix et sécurité